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GESTION DES MENSTRUES EN MILIEU SCOLAIRE: Un tabou insurmontable pour les filles

La gestion des menstrues chez les jeunes filles n’est souvent pas chose aisée. Même celles qui sont au courant de leur cycle, peinent souvent à pouvoir gérer cette période, a fortiori celles qui ont  leurs premières règles et qui n’avaient aucune information sur ce phénomène. Source d’abandon de cours et de marginalisation, les périodes de menstrues sont très souvent des moments difficiles à gérer par les jeunes filles. Comment se comportent ces dernières pendant les premières règles à l’école ? L’hygiène des menstrues en milieu scolaire est-elle une réalité dans les établissements scolaires ? Quel rôle les parents doivent-ils jouer avant et pendant cette période ? Pour avoir des éléments de réponses à toutes ces questions, nous sommes allés à la rencontre de jeunes filles, d’enseignants, de parents et de certaines associations ainsi que de représentants de la direction de l’éducation des filles et du genre.

 

« Hi ! Madeleine,  ta jupe est tachée de sang ! Ne sors pas, les garçons vont se moquer de toi. Comment ça ? Je ne me suis pas assise là où il y a du sang. Non Madeleine, ce sont tes règles qui sont là. Quelles règles ? C’est quoi les règles ? Assieds-toi pour que je t’explique, mais avant, prend mon pullover pour cacher l’arrière de ta jupe». Ces propos sont de deux jeunes filles de la classe de 5e, lors d’une récréation au lycée Philipe Zinda Kaboré.  Ignorante qu’elle est, Madeleine, âgée de 13 ans, ne savait pas qu’elle était

devenue femme avec l’apparition de ses premières menstrues. Le hic est qu’elle ne sait même pas ce qu’on appelle menstrues. Et elles sont nombreuses de nos jours, qui ignorent toujours la période de menstrues ainsi que l’hygiène de celles-ci. Peut-être plusieurs. « Le pont est cassé, je suis en période, je vois mes règles, les Anglais sont là, la ligne est rouge, les soldats ont débarqué…. ». Ce sont autant d’appellations qu’utilisent les femmes pour qualifier l’apparition des menstrues. L’exemple de la jeune Madeleine montre que la question de la gestion des menstrues reste un tabou. Des parents abordent difficilement ou même pas ce sujet avec leurs enfants. Or, la communication sur la sexualité de façon générale et en particulier la gestion des menstrues entre parents et enfants, devrait être l’un des facteurs qui, non seulement permettent aux jeunes filles de mieux gérer leurs menstrues et de faire face aux difficultés liées à ce phénomène, mais aussi d’être responsables de leur sexualité. Interrogée sur la question, Mme Ouédraogo que nous avons rencontrée dans un centre de santé en consultation en ophtalmologie et qui est analphabète, nous confie : « Je suis convaincue du bien-fondé de la communication entre les parents et leurs enfants en matière de sexualité. Mais dans les familles, les réalités diffèrent. Je suis analphabète et mon mari aussi. Or, parler de ce genre de chose suppose qu’on soit allé à l’école. D’ailleurs, mon mari trouve que c’est en parlant de sexualité ou des menstrues aux jeunes qu’ils seront  pervers et voudront tester». Mme Ouédraogo a fait noter que son mari préfère que les enfants soient dans l’ignorance que de tout savoir. Elle  souffre du fait qu’elle ne connaît même pas la période dans laquelle sa fille de 18 ans voit ses menstrues ni comment elle arrive à gérer cette phase.

 

« Vulgariser le phénomène et l’inclure dans les curricula scolaires »

 

« C’est quand elle cesse les cours parfois et se plaint de maux de ventre que je me rends compte qu’elle est en période de menstrues », soutient-elle. Pour cela, cette mère souhaite que les discussions autour de ce phénomène soient vulgarisées pour que toutes les couches sociales puissent le comprendre. Elle demande aux acteurs de l’éducation de songer à insérer dans les curricula scolaires, un module sur la gestion des menstrues des jeunes filles. Magalie Dadjoari, âgée de 17 ans, en 2e année de cuisine au Centre de formation Valba, dit avoir un mauvais souvenir de ses premières règles. C’est un jour, témoigne-t-elle, qu’elle n’oubliera jamais. C’est vrai que sa mère lui en parlait quand elle était encore petite, mais elle ne s’attendait pas à ce que les choses se passent de la sorte. C’était une scène horrible : « En plein cours, en classe, le professeur l’interroge au tableau. Toute contente parce qu’elle maîtrisait sa leçon du jour, elle se précipite mais hélas, sa joie sera de courte  durée! Dans la classe, certains garçons prenaient plaisir à l’injurier car, sa jupe était tachée de sang ». Depuis cette période, Magalie déserte toujours l’école quand elle voit ses menstrues. La peur de ne pas pouvoir bien se tenir au risque de faire savoir à ses camarades de classe qu’elle est en période de menstrues. La douleur du ventre liée aux menstrues ainsi que le manque d’adaptation des toilettes, sont autant de difficultés que soulève cette jeune fille concernant la gestion des menstrues. « Je préfère cesser les cours et avoir  une sanction que d’avoir du sang sur ma jupe et me faire humilier. Cette période est pour moi un temps de gêne, de honte et de peur surtout », s’est-elle justifiée. Marina, élève en classe de 3e au lycée Souro Sanou de Bobo-Dioulasso, dit être déboussolée et stressée en période de menstrues. Pour la jeune Marina, c’est un moment très difficile pour les jeunes filles. « Nous sommes très angoissées en cette période si bien que facilement, on craque ». Marina a tellement peur d’être interpellée pour la couleur de sa jupe tachée de sang, qu’elle préfère être toujours avec l’une de ses camarades pendant son cycle menstruel. « A chaque fois que je me lève, je fais signe à ma camarade qui regarde si ma jupe n’est pas tachée de sang. Le regard des gens pendant cette période te hante au point que tu n’as pas envie d’aller d’un lieu à un autre, parce que tu te dis que les gens te regardent. Nous souhaitons que les mentalités changent envers la jeune fille, pour que nous puissions vivre ces périodes de menstrues comme tout autre moment. Nous n’avons pas demandé à vivre ces moments, mais c’est la volonté de Dieu. Donc, que les regards changent », a-t-elle souhaité. Pour Solange, en parler est un problème. Agée d’une vingtaine d’années, elle ne veut même pas aborder la question des menstrues avec ses parents, encore moins avec ses camarades. C’est une période qui, pour elle, est pénible et très douloureuse au point qu’en parler, lui donne des frissons. Autant les jeunes filles souffrent de cette période de menstrues, autant certains enseignants se retrouvent parfois face à des situations embarrassantes. Interrogé sur la question, Adama Kaboré, enseignant

au complexe scolaire l’Aurore, confirme les dires de ses élèves, car ayant déjà été confronté à un cas de menstrues survenues pendant son cours. Il avoue qu’au départ, il ne savait pas qu’il s’agissait d’un tel cas. Sentant que l’élève concernée se tordait de douleur, il lui a dit de se rendre à l’infirmerie de l’école. C’est alors qu’elle s’y est rendue et a bénéficié de produits qui ont presque ravivé ses douleurs, selon elle. L’élève a même failli s’évanouir, nous a-t-il confié. Il a fallu que ses camarades l’amènent chez une de ses tantes qui habitait non loin de l’école pour qu’elle puisse se reposer avant que ses parents ne viennent avec des produits pharmaceutiques pour la soulager. Adama Kaboré dit avoir souvent de la peine pour ces jeunes filles qui sont obligées de cesser les cours pour cause de menstrues. Concernant le respect des règles d’hygiène en matière de gestion des menstrues au collège l’Aurore, il témoigne que les toilettes sont assez propres pour que les filles puissent y changer convenablement leurs couches. Il reste cependant à approvisionner l’infirmerie de l’école en produits adéquats pour permettre aux filles qui ont des règles douloureuses, d’y faire convenablement face en cas de survenue des menstrues pendant les cours.

 

«Les jeunes filles musulmanes sont  éduquées à la maison et à l'école (islamique) pour mieux gérer leurs menstrues»

 

Enseignante aussi de son Etat, Alia Nikiéma est musulmane de religion, et laisse entendre : «Les parents sont tenus d'initier les enfants dès le bas âge à la prière. La prière lui incombe et à l'école, il est initié des cadres d'entretien avec les jeunes filles pour qu'elles connaissent les différentes situations par rapport aux menstrues. Une jeune fille qui atteint  l’âge de la puberté, lorsqu’elle est sujette à une des caractéristiques suivantes, notamment les menstrues qui sont l’expulsion par le vagin d’un liquide biologique translucide, devient responsable et de ce fait, la prière, le jeûne et le port du hijab (Cf.  Tenue islamique) lui deviennent obligatoires. Afin de préserver le corps et les habits de cette impureté pendant la période des menstrues, il convient d’avoir recours à des protections hygiéniques qui existent sous différentes formes. Dès que l’on remarque les premières traces de sang, on entre dans sa période de menstrues et on se trouve donc en état d’impureté rituel. Il est alors interdit de prier, de jeûner et de toucher le mouss-haf (exemplaire du Coran) tout au long de cette période ». Alia Nikiéma note que pour ces raisons capitales pour les jeunes filles musulmanes, elles sont  éduquées à la maison et à l'école (islamique) pour mieux gérer leurs menstrues. Selon toujours Alia Nikiéma, une fille ou une femme musulmane qui est en période de menstrues, ne doit pas prier, ni jeûner ni même toucher le Saint Coran. Donc, dès le bas âge, ce sont des enseignements qu’on donne aux filles pour qu’en période de menstrues, elles puissent bien gérer cette période et connaître le rapport avec la religion musulmane. En ce qui concerne l'hygiène dans ces écoles, il faut reconnaître qu’il y a plus d'attentions, car les élèves utilisent  des bouilloires mises à leur disposition pour la toilette à la sortie. Elle peut faire des ablutions, mais elle reste en impureté majeure. C’est pour dire qu’une jeune fille musulmane ne saurait ignorer cet état de fait, car les parents et les enseignants  sont tenus de lui en parler. En matière de sensibilisation et d’information sur la gestion et l’hygiène des menstrues, quelques associations et Organisations non gouvernementales (ONG) mènent des activités pour accompagner les jeunes filles. Dieudonné Traoré, directeur des Programmes de l’Organisation pour de nouvelles initiatives en développement et santé (ONIDS), nous raconte l’histoire d’une jeune fille de 11 ans qui venait au siège de leur association aux heures de cours : « A chaque fois qu’on lui demandait la raison de sa visite, elle nous répondait tout calmement, «les mangues ». Effectivement, nous avions un manguier au sein de notre siège. A la question de savoir si elle n’avait pas cours, elle disait toujours « non ». Une fois en passant, nous n’avions rien soupçonné mais la récurrence de sa présence nous a poussés à creuser davantage avec l’aide d’un psychologue, personne-ressource de l’association. Aux résultats, la jeune fille de 11 ans voyait déjà ses menstrues et ce, depuis 2 ans. Les parents, approchés, n’ont pas cru un moment et devant des preuves concrètes, sont restés sans mot. Depuis 2 ans, la jeune fille utilisait ce qu’elle trouvait comme matériels à sa portée (souvent des tissus sales) pour se protéger lors des menstrues ; et comme elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait, psychologiquement, c’était dur pour elle et elle préférait ne pas aller à l’école pendant cette période. Avec la permission des parents et l’accompagnement d’un cabinet psychologique, la jeune fille a été suivie et a bénéficié de tout le soutien nécessaire pour comprendre et accepter le phénomène de la menstruation ainsi que les informations pour une bonne gestion hygiénique de ses menstrues ». Dès lors, le directeur de l’ONIDS déplore le fait que de nombreuses jeunes filles, effectivement à l’âge de la puberté, découvrent subitement l’apparition de leurs menstrues. Car, dans un tel contexte où le dialogue parent-enfant semble inexistant et/ou l’éducation complète à la sexualité n’est pas effective, la plupart des jeunes filles n’ont aucune information avant la survenue de leurs premières règles. S’en suit une période de panique, de sentiment de rejet, de peur, de railleries également de leurs camarades garçons. Alors, quand surviennent les menstrues, le sentiment naturel de la jeune fille sous-informée et non préparée psychologiquement devant un évènement aussi naturel qu’utile pour la femme, est de se replier sur elle-même et évidemment, suspendre ses activités y compris scolaires. Au-delà de l’information nécessaire, il faut dire que la gestion hygiénique des menstrues va avec un ensemble de dispositifs « Eau-Hygiène-Assainissement» qu’on ne retrouve pas toujours au sein de toutes les écoles si bien que s’absenter de l’école, où la jeune fille ne trouvera pas toujours le nécessaire, semble être pour elle la seule alternative avec toutes les conséquences sur sa scolarisation. Mais en tant qu’association qui œuvre pour le bien-être des jeunes, ONIDS, à travers le projet Gestion Hygiénique des Menstrues (GHM), grâce au soutien financier de AmplifyChange, a initié la stratégie de l’« Ecole GHM », une stratégie de pair- éducation.

 

Valérie TIANHOUN

 

 

ENCADRE

 

Inoussa Sissao, chef de service du plaidoyer et de la mobilisation sociale à la DPEIEFG

 

« Le Pays » : Quelle définition pouvez-vous donner aux menstrues ?

 

Inoussa Sissao : Les menstrues sont la libération de sang de l’utérus par le vagin d’une femme. Elles sont aussi appelées règles. Chaque femme commence sa menstruation à un moment ou un autre de sa vie. C’est normal chez les jeunes filles. La menstruation commence généralement chez les filles entre 9 et 14 ans. Elle peut toutefois différer. Certaines filles peuvent commencer les menstruations plus tôt, avant 9 ans, alors que d’autres  peuvent commencer plus tard,  après 16 ans par exemple.

 

Comment la jeune fille peut-elle gérer de façon hygiénique ses menstrues ?

 

La Gestion hygiénique des menstrues (GHM) suppose que les femmes et les adolescentes utilisent du matériel propre pour absorber ou collecter le sang menstruel. C’est une manière de pouvoir se changer dans l’intimité et aussi souvent, selon la nécessité pour toute la durée du cycle menstruel, avec du savon et de l’eau; se laver au besoin, et avoir accès à des infrastructures adéquates et en sécurité. Elle suppose aussi que les filles comprennent les faits basiques liés au cycle menstruel et comment le gérer avec dignité et sans se sentir gêné ni avoir peur.

 

Quelles sont les actions que vous menez en faveur des jeunes filles pour leur permettre de mieux gérer leurs menstrues ?

 

La direction de la promotion de l’éducation inclusive, de l’éducation des filles et du genre mène les activités suivantes dans la promotion de la GHM. Ces activités sont, entre autres, la formation des acteurs de l’éducation, la mise en place d’un cadre d’échanges (club Deen Kan) au profit des élèves, le plaidoyer auprès des autorités administratives, religieuses et coutumières et les activités de sensibilisation au profit des élèves et de la communauté tout entière.

 

On constate que malgré les différentes sensibilisations et informations auprès des jeunes filles et des parents, la gestion des menstrues demeure un tabou au point d’occasionner des abandons scolaires. Comment expliquez-vous cela ?

 

Les abandons scolaires chez les filles, constatés dans les établissements sensibles à la GHM, ne sont d’origine menstruelle. Les causes sont généralement ailleurs. Il faut reconnaître que de nombreux établissements ne sont pas encore touchés par les activités de promotion de la GHM.

 

D’aucuns estiment qu’il faut inclure dans les curricula scolaires la gestion des menstrues. Qu’en pensez-vous ?

 

La prise en compte de la GHM dans les curricula scolaires est une nécessité, car elle donne l’obligation à tous les enseignants de tenir compte des besoins spécifiques de la jeune fille dans les apprentissages. Elle permet aussi de solliciter la contribution du jeune garçon dans les activités de sensibilisation.

 

Propos recueillis par V.T.

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