samedi 29 avril 2017
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Pr HALIDOU TINTO, A PROPOS DU VACCIN CONTRE LE PALUDISME : « Il représente un grand espoir pour le monde de la recherche »

 

Les chercheurs du Burkina sont en passe de venir à bout du paludisme, une pandémie qui endeuille de nombreuses familles en Afrique. En effet, un vaccin est sur le point d’être mis à la disposition de la population. Et le Pr Halidou Tinto, pharmacien de formation, titulaire d’un DEA en biochimie et en microbiologie, titulaire d’un doctorat unique (PhD) en sciences médicales de l’Université d’Anvers en Belgique et diplômé en recherche clinique de la Vienna School of Clinical Research en Autriche, en est le principal investigateur. Directeur de recherche à l’IRSS/CNRST au Centre-Ouest à Nanoro, Pr Halidou Tinto et son équipe, ont travaillé sur le vaccin contre le  paludisme dénommé RTS,S. Les résultats auxquels ils sont arrivés suscitent d’énormes espoirs dans le monde de la recherche et pour les populations. Pour en savoir plus sur ce vaccin, nous avons rencontré le principal investigateur, Pr Halidou Tinto. Lisez-plutôt !

 

« Votre santé » : Quel est l’état des lieux de la lutte contre le paludisme au Burkina Faso ?

 

Pr Halidou Tinto : Le Burkina Faso, comme la plupart des pays d’endémie du paludisme, met en œuvre une politique de lutte contre la maladie coordonnée par un Programme national de lutte contre le paludisme. Ce programme s’appuie sur des recommandations proposées par l’OMS (Organisation mondiale de la santé) qui comprennent essentiellement deux volets : la prévention de la maladie surtout dans les groupes vulnérables que sont les enfants de moins de 5 ans et les femmes enceintes ; le diagnostic et la prise en charge précoce de la maladie.

 

Parlez-nous du vaccin contre le paludisme dont vous êtes le principal investigateur.

 

Le projet d’essai clinique du vaccin pour lequel je suis le principal investigateur est un projet qui a débuté en 2009 avec l’administration des premières doses de vaccin aux premiers enfants. Cet essai s’est déroulé de façon simultanée sur 11 sites situés dans 7 pays d’Afrique sub-saharienne, en collaboration avec 7 institutions européennes et 3 institutions américaines. Le vaccin testé s’appelle RTS,S et est fabriqué par la firme pharmaceutique GSK basée en Belgique tandis que le projet lui-même a été financé par la Fondation Bill et Melinda Gates à travers la "Malaria Vaccine Intiative (MVI)".

C’est un vaccin dont le processus de développement a commencé dans les années 1980 par l’armée américaine et ce sont plusieurs générations de chercheurs qui ont contribué au développement de ce vaccin jusqu’au niveau où il se trouve aujourd’hui. Nous serons peut-être la génération la plus “chanceuse“ si le processus qui est en cours aboutissait à la mise sur le marché de ce vaccin dans les années à venir.  Les objectifs de notre projet étaient d’évaluer l’efficacité et la sécurité du vaccin RTS,S sur le paludisme chez les enfants âgés de 5 à 17 mois et chez les nourrissons âgés de 6 à 12 semaines. Les résultats auxquels nous avons abouti indiquent que sur les 18 premiers mois suivant 3 doses de RTS,S, les cas de paludisme ont été quasiment divisés par deux chez les enfants âgés de 5 à 17 mois au moment de la première vaccination et ont diminué d’environ 1/3 chez les enfants âgés de 6 à 12 semaines. A la fin de l’étude, 4 doses de RTS,S ont fait baisser les cas de paludisme de 36% durant les 4 années de suivi chez les enfants et de 26% durant les 3 années de suivi chez les nourrissons. Dans les régions où le fléau du paludisme sévit davantage, plus de 6 000 cas d’accès palustres ont été évités par tranche de 1 000 enfants vaccinés durant la période de l’étude.

 

Que représente ce vaccin pour le monde de la recherche ?

 

Ce vaccin représente un grand espoir pour le monde de la recherche car, comme vous le savez, le paludisme existe depuis plusieurs siècles mais la recherche n’a pas encore réussi à mettre au point un vaccin contre la maladie malgré les efforts d’investissements aussi bien humains que financiers. Bien que modeste, les résultats auxquels nous sommes parvenus montre qu’il est peut-être possible de mettre au point un vaccin contre un parasite car jusqu’à nos jours, il n’existe aucun vaccin contre un parasite. Tous les vaccins qui existent actuellement sont dirigés contre des bactéries ou des virus. Avec les résultats de nos travaux, les chercheurs seront encouragés à persévérer dans leurs efforts pour proposer peut-être dans quelque années une deuxième génération de vaccin avec un meilleur taux de protection que celui que nous avons obtenu.

 

A quand la première vaccination de masse au Burkina Faso ?

 

Cette question m’amène à parler des prochaines étapes car c’est la question qui revient le plus souvent. Il faut savoir que le Comité des médicaments à usage humain (CHMP) de l’Agence européenne des médicaments (EMA) a émis un avis scientifique favorable pour le vaccin RTS,S  qui sera également connu sous le nom Mosquirix s’il venait à être commercialisé un jour. Suite à  cet avis scientifique favorable, deux des groupes consultatifs indépendants de l’OMS, à savoir le Groupe stratégique consultatif d’experts (SAGE) sur la vaccination et le Comité consultatif pour les politiques relatives au paludisme (MPAC), ont passé conjointement en revue les données de RTS,S et ont émis une recommandation pour un déploiement en phase pilote de ce vaccin dans 3 à 5 pays afin de mieux cerner la façon dont il pourrait être utilisé de façon optimale.

Après cette étape, GSK soumettra à l’OMS un dossier pour la pré-qualification de RTS,S. La pré-qualification de l’OMS implique une évaluation scientifique de la qualité, de l’innocuité et de l’efficacité de tout nouveau vaccin dont l’introduction est proposée dans le Programme élargi de vaccination de l’OMS. Une fois la pré-qualification de l’OMS accordée, GSK soumettra alors une demande d’autorisation de mise sur le marché dans les pays d’Afrique subsaharienne (y compris le Burkina Faso), pays par pays. Ces décisions réglementaires et politiques, si elles sont favorables, permettraient à ces pays de commencer l’implémentation de RTS,S dans leurs programmes de vaccination universels.

 

Quel sera l’impact du vaccin sur la population ?

 

Si ce vaccin est enregistré et déployé en combinaison avec les autres moyens de lutte existant, il a le potentiel de prévenir des millions de cas de paludisme. En effet, notre étude a montré que bien que l’efficacité du vaccin soit modeste, l’impact sur le plan de la santé publique est très important. Si nous vaccinons par exemple 1 000 enfants au Burkina Faso avec ce vaccin, tel que nous l’avons fait, nous éviterons plus de 4 000 épisodes de paludisme. Cela veut dire que lorsqu’on vaccine 1 million d’enfants on évite 4 millions de cas de paludisme. Si on considère que chaque cas évité est un traitement évité, alors cela nous fera d’énormes économies d’échelle qu’on pourra réaliser dans un pays comme le Burkina où tout est prioritaire.

 

Au stade, où vous en êtes, quels sont les effets secondaires du vaccin ?

 

RTS,S a présenté un profil de sécurité très satisfaisant et c’est ce qui lui a valu d’ailleurs l’opinion scientifique positive de  l’Agence européenne des médicaments et de l’OMS. Comme tout vaccin, RTS,S peut entraîner chez l’enfant une fièvre, quelques convulsions, mais qui sont des effets passagers. Toutefois, il est important de signaler que dans certains sites qui ont participé au projet, une différence a été notée sur les cas de méningites rapportés dans le groupes des enfants ayant reçus RTS,S comparativement au groupe contrôlé.

 

A quand un vaccin contre le paludisme pour les adultes ?

 

Le grand problème du paludisme est qu’il touche beaucoup plus les enfants (aussi bien dans sa morbidité que dans sa mortalité) que les adultes. C’est pour cette raison que tous les efforts de la recherche et même des politiques de lutte contre la maladie sont orientés en priorité vers les enfants. C’est ce qui explique également le fait que les efforts de recherche sur le vaccin sont orientés en priorité vers cette catégorie de la population. De plus, l’exposition naturelle de l’adulte que nous appelons "prémunition" en zone d’endémie rend plus complexe les recherches chez l’adulte. Cependant, je peux vous rassurer qu’il y a des perspectives de recherches futures pour tester ce vaccin et d’autres types de vaccins chez les adultes.

 

Une équipe de deux étudiants des 2IE travaille sur un savon qui va permettre de lutter contre les moustiques. Etes-vous en relation, étant donné que vous travaillez tous dans le même domaine, à savoir la lutte contre le paludisme ?

 

J’ai également entendu parler des résultats de cette recherche très intéressante qui m’a d’ailleurs impressionné, mais nous ne sommes pas en relation car nous n’intervenons pas dans le même domaine. En effet, le savon tel que présenté est une méthode de prévention par la lutte anti-vectorielle, c’est-à-dire que le savon va s’attaquer au vecteur qui transmet la maladie, alors que le vaccin s’attaque au parasite lui-même. Toutefois, nous sommes ouvert à rencontrer ces deux collègues chercheurs et voir comment nous pourrons collaborer car nous visons tous le même objectif qui est de faire reculer le paludisme dans notre pays.

 

Avez-vous foi en la recherche au Burkina Faso ?

 

Bien sûr que j’ai foi en la recherche dans notre pays, sinon je serai parti ouvrir tranquillement ma pharmacie dans un coin de rue et vivre tranquillement ma vie. Ce n’est pas la première fois que des chercheurs burkinabè, malgré la modicité de nos moyens, aboutissent à des résultats intéressants mais le seul problème c’est que nous ne communiquons pas suffisamment pour permettre à nos populations d’apprécier le dynamisme et la compétence de ses chercheurs. Si vous prenez par exemple les domaines de l’agriculture avec l’INERA, des sciences alimentaires avec l’IRSAT, des sciences humaines avec l’INESS, bref dans tous les domaines de la recherche, vous verrez que les chercheurs burkinabè sont parmi les meilleurs de notre continent, comme l’attestent les nombreuses publications dans les plus grandes revues scientifiques du monde.

Nous reconnaissons les efforts faits par le gouvernement même si cela reste encore à améliorer. Nous souhaitons par exemple que l’Etat renforce nos capacités infrastructurelles et matérielles ainsi que les ressources humaines avec le recrutement de jeunes chercheurs, car nous manquons de spécialistes dans plusieurs domaines nous obligeant quelques fois à faire appel à l’Occident pour certains types de recherche. Cet investissement pourra nous permettre de mieux contrôler notre recherche et de l’orienter en fonction de nos besoins réels.

 

Quel est votre dernier mot ?

 

Je saisis l’occasion pour remercier nos partenaires qui nous ont soutenu dans la mise en œuvre du projet RTS,S. Je veux parler du Centre Muraz, le District Sanitaire et le CMA Saint Camille de Nanoro ainsi que l’Institut de Médecine Tropical d’Anvers de Belgique. Mes remerciements vont également à l’endroit des populations de Nanoro et je salue la mémoire de Sa Majesté le Naba Tigré de Nanoro qui nous a apporté un soutien inestimable dans la mise en œuvre du projet. Que son âme repose en paix.

 

Interview réalisée par Françoise DEMBELE

 

 

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